Gotye – Like Drawing Blood (Lucky Number – 2006)
Enfant prodige et prodigue de la musique pop jouissive, Gotye (prononcer Gaultier) est un de ces artistes post-modernes capables de sampler de manière improbable tout ce qui leur tombe sous la main. Armé de la panoplie de toutes ses influences : chant grégorien, musique floklorique européenne, The KLF, héros de la brit-pop des 90’s mais aussi Stewart Copeland, Massive Attack, The Avalanches, sans oublier The Police et les Beatles, le musicien d’origine belge sort en 2004 en Australie son premier album : Boardface. Le succès est mitigé, mais Gotye ne renonce pas et travaille encore plus. Entouré par le compositeur François Tetaz (dont on retiendra le splendide Architecture in Helsinki) il crée avec Like Drawing Blood un véritable patchwork des sons du XXème siècle.
Cet album sorti il y a plus de deux ans en Australie permet à Gotye de devenir dans ce pays-continent d’abord meilleur espoir 2006 puis meilleur artiste 2007. C’est donc avec plus de deux ans de retard que l’on découvre cet album hybride et qui surprend. Chaque morceau possède un code reconnaissable : dans leur juxtaposition ils construisent ainsi le sens de Like Drawing Blood qui est un ensemble tout autant pittoresque, ténébreux ou crépusculaire que joyeux. Cet album donne à entendre le sens chaotique du monde comme lieu de dérive personnelle ou collective. La segmentation, le découpage du tissu musical de fait accentue l’altérité des styles loin de la recherche d’une entité ethniquement et culturellement hétérogène du monde. D’un titre à l’autre les supports lexicaux changent. Surgit un déplacement perpétuel et l’espace musical apparaît comme construit sur des séries d’antagonismes qui le plus souvent apparaissent par le traitement rythmique que ce découpage entraîne.
Havres de quiétude s’opposent à des tempos plus durs : son sale et vacarme d’un côté, calme et propreté de l’autre. On se croit parfois au milieu des docks, des usines des chantiers qui engloutissent la brutalité d’hommes redevenus forcément animaux. A cela s’opposent l’agréable douceur de morceaux plus souples. A la répartition de l’espace musical, répond ainsi une sorte de partition romanesque qui organise en quelque sorte musicalement la cacophonie du monde. Dans cet album sans frontière, pour peu qu’on fasse un effort, on ne circule pas librement : à chacun ses trajets pour la satisfaction des uns et la frustration des autres.
La structure de Like Drawing Blood souligne ainsi les différentes strates qui la composent en des signes musicaux qui sont autant de paysages urbains fantasmés. Nous avons là un panorama expressionniste qui procède par un travail sur les volumes sonores et les styles. Leurs langues diverses trouvent ainsi leur place dans l’album et son magma où elles s’entrecroisent, circulent et s’intègrent dans un ensemble qui devient non seulement une partition mais une sonore. Celle-ci prouve que sous des rythmes différents, les cœurs sont identiques au milieu des tumultes et des tensions. L’album devient un chaos hétérogène, angoissant mais surtout jouissif : il laisse à l’auditeur un sentiment d’émerveillement et de déroute.
Enfin sans aucune perspectives nostalgiques, sans aucun respect pour les us et coutumes et un prétendu bon vieux temps de la Nilanga, du Tango ou de la Pop du siècle passé, Gotye donne du monde à travers sa musique une vision brute. Like Drawing Blood ressemble ainsi pour une grande part à une fille perdue, mi femme du monde, mi pute, dans une perspective en stuc des « musiques de monde ». L’artiste ne se contente de les « transcrire » . C’est avant tout un « retranscripteur » capable de créer un sentiment de distance à travers ce qui est monté. Cette perspective est novatrice. Gotye offre un album expérimental et populaire qui ressuscite tout un vécu émotif : de la satisfaction à l’isolement, de la complicité à la crainte de manière très subtile dans un corpus spécifique et diversifié. On est loin d’un panorama de la musique du monde, mais on peut en lire les strates en un opus moins horizontal que vertical.
J-P Gavard-Perret.













en tout cas sacré album patchwork, et réussi en plus !
Effectivement, je le découvre aujourd’hui, c’est un délice !