Klaus Schulze – La Vie électronique 1-2-3-4 (2009 / Revisited Records)

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Vouloir appréhender le monde musical de Schulze reste une gageure. Plus de cent albums ont paru sous son nom et ne se comptent plus ses innombrables – et  parfois improbables – participations à des sets studios et scéniques dont ceux avec Ash Ra Temple et les Cosmic Jokers de ses débuts. Le musicien allemand appartient à la catégorie des ogres musicaux au même titre que Zappa ou que ses anciens congénères de Tangerine Dream. Il les a quittés pour une carrière solo. En 1972 son premier album, Irrlicht, passe inaperçu, mais en 1977 il devient une rock star avec Time Wind et son rock psychédélique habilement monté dans un esprit free jazz. Peu à peu, il s’oriente vers des modes symphoniques de composition. Il les lie à l’improvisation dans des déclinaisons proches des concepts de  Picture Music et d’écoute active.

L ‘ensemble des C.D. de La Vie électronique permet de comprendre l’évolution et la structuration de sa musique depuis l’arrivée des premiers instruments électroniques qui ouvrirent sa musique à d’autres univers. Les différents Arp (le Soline, le 2600 puis l’Odissey) donnent au son de Schulze un grain particulier et une tonalité plus ou moins mystique. Parfois c’est un peu bricolé parfois ça flirte avec le Floyd pour le radicaliser loin des formules calibrées et commerciales. De longues plages développent des nappes planantes. Mais Schulze se souvient qu’il a été batteur et il reprend parfois les baguettes pour le plaisir de faire chuinter la résonance des filtres à travers une rythmique savamment bosselée.

Actif sur la scène musicale depuis 1967, Schulze est non seulement un des précurseurs du space-rock allemand mais encore l’un des premiers musiciens à expérimenter le synthétiseur. En introduisant des percussions électroniques dans sa musique, il reste (avec les Kraftwerk) le grand pionnier de la musique entièrement électronique et demeure le symbole (en France en particulier) de la musique planante. Il la pousse parfois soit dans un wagnérisme psychédélique, soit dans un minimalisme répétitif. Mais le plus souvent on navigue dans le cosmique. Et ce n’est pas par hasard si les « teknologistes » iront très vite lorgner du côté de l’artiste. Ils sont impressionnés par ses trames de fond auxquelles le fourmillement de l’échantillonneur bloqueur crée une sensation d’abîme et d’infini. Timewind en reste le meilleur exemple. Et dès l’époque originaire tout est en place en somme.

Mais le renouvellement d’un matériel de plus en plus sophistiqué permet à Schulze une progression dont les quatre ensembles de La Vie Electronique offrent plus qu’un échantillon. Ils sont à conseiller d’une part aux fans de Schulze bien sûr, mais à ceux dont l’électro est la culture de fond. Ils trouveront là bien des racines à leur goût musical. Qui aime le genre ne peut faire l’impasse sur le compositeur, producteur et instrumentiste. Même si, courtisé de près par des musiciens anglais de la vague techno, il s’égare parfois sous leur influence dans des productions discutables. Trancelation et Trance Appeal dérapent par exemple vers une musique dance floor. Mais l’artiste n’est pas dupe de ces errances et il a soin de publier ces dérives sans doute commerciales sous le pseudo de Richard Wahnfried.

Avec Klaus Schulze Goes Classic, il fait en quelque sorte amende honorable et revient à ses racines. Il va jusqu’à de l’opéra et à des œuvres faites pour les concerts. Son Das Wagner Desaster le ramène à un de ses musiciens de prédilection. Depuis l’artiste a tendance à republier ses œuvres ou à sortir des versions inédites du passé. Elles n’ont rien de fonds de tiroir. Et après un CD original très réussi (In Blue)  il publie une rétrospective d’inédits de 10 CD en série limitée intitulée Historic Edition. Leur succès l’entraîne – entre quelques publications de productions récentes – vers une boulimie rétrospective. 6 C.D. de morceaux enregistrés lors des débuts d’Ash Ra Temple sont réédités. Paraissent pour les cinquante ans de l’artiste 25 C.D. sous le titre Jubilee Edition. Vite épuisés, ils sont devenus des musts. Depuis, Schulze a publié deux autres coffrets de « listening music » sous le titre de Contemporary Works (16 CD au total) puis un triple live en 2001 et un autre en 2008. La même année en association avec Lisa Gerrard des Dead Can Dance il sort Farescape avant de publier les La Vie Electronique 1, 2, 3, 4.

On peut s’interroger sur une telle boulimie. Certes, Schulze est un de ces rares créateurs qui pendant tout un temps était capable de créer de la (bonne) musique « au mètre ». Chaque concert devenait pour lui (sous le nuage de shit des spectateurs spaces) un véritable lieu de création musicale. D’un point de départ connu, l’artiste fonçait dans des constructions nouvelles. La force créatrice de l’artiste faisait de chacun de ses spectacles la fabrication d’œuvres de pure improvisation « free jazz ». Peu de créateurs sont capables de cela. C’est d’ailleurs la raison du succès de cette masse de rééditions d’œuvres originales ou de version inédite. Dans chacune d’elle la créativité reste présente et on ne les écoute pas comme on visiterait un musée.

Chaque opus jette dans une méditation indicible, constamment renforcée par les nappes, les boucles, les variations créées par Schulze. Elles construisent un temps qui semble immense et fixe. L’artiste fait, dit-il, de lui comme de ceux qui écoutent sa musique « des oiseaux invraisemblablement posés et attentifs ». Chaque pièce nouvelle ou ancienne est toujours un trajet à parcourir dans une décomposition et une restructuration de l’imaginaire sonore. Et s’il est parti de Wagner, Schulze n’en accepte pas les réponses grandiloquentes (ou grandioses). Par mixages et structurations électroniques, il a fait de sa propre oeuvre quelque chose de monstrueux, d’hybride mais en une fusion qui n’a rien à voir avec les rituels wagnériens. Ne reculant jamais devant la disparité le musicien allemand a composé sa musique comme on inventa les dieux Ganesha et Anubis cher aux fumeurs de haschich. Elle a des têtes d’éléphant et de chacal sur des épaules d’hommes aux peaux rudes et aux attributs contradictoires dont la féminité n’est pas absente.

Site : http://www.klaus-schulze.com



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