Moloko – Do You Like My Tight Sweater? (1995 – Echo)

Moloko - Do You Like My Tight Sweater?Un nombre incalculable de gens et collectifs font de la musique. Pas mal d’entre eux arrivent à faire de la musique de qualité. Certains font preuve du talent nécessaire pour se démarquer par leur originalité ou leur personnalité. Parmi ces derniers, enfin, certains ont le cran nécessaire pour tenter d’imposer une vision. Une poignée se révèle réellement capable d’accorder cette vision à un accompagnement musical, une interprétation, des textes et une imagerie qui forment la marque des grands artistes : ceux qui possèdent leur propre univers. Moloko, par exemple. L’univers de Do You Like My Tight Sweater? est le rêve. Pas le rêve éveillé, celui où tout est orchestré par vos caprices et votre imagination en un tableau sans failles. Non, le rêve. Celui de la nuit, celui d’Alice au Pays des Merveilles, du sommeil, ce rêve qui vous échappe, et qui en même temps n’est autre que vous, bâti à votre insu par vos désirs profonds et vos peurs subconscientes. Trop flou pour faire une histoire cohérente et trop net pour être oublié, tellement contradictoire et logique à la fois.

Au centre de ce rêve, il y a elle. Elle s’appelle Roisin Murphy, mais vous ne le savez pas encore. Tout ce que vous savez, c’est que vous la voyez se détacher au milieu des ombres de la piste de danse. Baignée dans les lumières artificielles et enveloppée par les sonorités non moins synthétiques, elle ne semble pas être à sa place… Et pourtant ses rythmes épousent à perfection la musique, tout ce qui l’entoure ne semble être là que pour mettre en valeur son sex-appeal si naturel, loin d’un canon de beauté, mais plein d’une hardiesse effrontée. Cinq minutes que vous la rivez du regard, elle daigne enfin le remarquer. Elle s’approche et, sans se dépareiller de sa sensualité et de son toupet, lâche la question « Do you like my tight sweater? », et rajoute, sans attendre votre réponse : « See how if fits my body ».

Incapable d’articuler un traître mot, vous vous vous laissez entraîner dans une danse à la fois rêveuse et funky. Vos yeux se ferment quelques secondes. Ils s’ouvrent, le décor a changé. Une scène est apparue, elle est dessus. Elle déclame, comme si vous n’aviez jamais existé, et pourtant vous avez l’impression que c’est à vous qu’elle s’adresse. Le sol vibre, vos tripes se nouent, votre cœur se met à battre une cadence folle et désordonnée. Elle s’évapore, comme un fantôme, pour réapparaître la seconde d’après dans vos bras, entamant un slow langoureux. Elle paraît prête à succomber, mais en réalité c’est votre corps que les forces abandonnent. Alors, sans effort, elle plaque votre carcasse contre le mur. Vous allez vous faire violer. Prêt à succomber, les paupières closes, vous attendez.

Le décor a encore changé. Il n’y a même pas une seconde, il n’y avait qu’elle, mais voilà que la piste de danse est de nouveau bondée. La foule d’ombres se dandine sans conviction, émettant à l’unisson un mantra des plus étranges doublé d’un piaillement de voix discordantes. Suivant l’écho de sa voix, de son rire, vous pensez la voir dans chaque silhouette, mais elle n’est nulle part. Quand le désespoir vous gagne, elle surgit à nouveau, et se lance, comme si de rien n’était, dans un autre de ses numéros de charme. Elle paraît si innocente que des petits oiseaux se mettent à tournoyer autour d’elle. Tiraillé entre la peur et le désir, vous demeurez interdit. Dans ce laps d’hésitation, elle se transforme en papillon géant et décolle avec le rugissement dissonant d’un jumbo-jet.

Un macaque joufflu passe par là, fait une grimace. Une horde de lapins sanguinaires vous entoure. Ils vont vous dévorer, et elle est à leur tête, elle va vous punir pour tous vos péchés. Les rongeurs sauvages plantent leurs incisives dans votre chair impuissante, mais sont dissipés par un simple « bouh ! ». C’était pour de faux. Elle se veut rassurante : « Do not fear me. I bring you no harm ». Mais rien ne pourra chasser l’angoisse, parce que vous le voyez apparaître pour la première fois : lui, qui tient les fils de sa marionnette. Il s’appelle Mark Brydon, mais vous ne le saurez pas. Elle est à lui, elle ne sera jamais vôtre, elle n’était même pas réelle.

Vous émergez enfin de votre rêve. Sa voix résonne encore dans votre esprit, l’emplissant des résidus de ce voyage qui prennent la forme de questions qui n’ont aucun sens mais qui sont pourtant essentielles, existentielles. L’une d’entre elles n’arrêtera pas de vous tourmenter : « mais qui a flingué le go-go dancer ? » Vous ne savez même pas pourquoi vous vous demandez ça, et vous attendez encore moins une réponse. Mais vous avez une certitude : vous venez de vivre l’un des rêves les plus magiques de votre vie.



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